
Création 2027
Je t'entends très bien
Avant d’aborder les répétitions, j’ai toujours besoin de m’appuyer sur un lieu précis, identifiable, à partir duquel déployer un monde. Un lieu quotidien ou institutionnel, chargé symboliquement, qui condense le sentiment négatif exploré et serve de point d’ancrage aux dérives à venir. Le lieu n’est jamais un simple décor : il incarne déjà un état affectif, une tension, un rapport au monde.
Pour Je t’entends très bien, ce lieu est un planétarium. Un espace dédié à la contemplation de l’infini, à la mise en récit scientifique du cosmos, à la tentative de comprendre notre place dans l’univers. C’est aussi, pour moi, un lieu profondément angoissant. Il se trouve que j’éprouve face à l’infini une peur spécifique : l’apeirophobie (ça ne s’invente pas) qui est l’angoisse liée à l’absence de limites, à l’impossibilité de saisir ce qui n’a ni bord ni fin. C’est à partir de ce vertige intime que j’ai commencé à imaginer des situations concrètes capables de faire affleurer l’angoisse.
J’imagine les employé·e·s du planétarium dans l’attente d’un exercice d’évacuation. Un moment annoncé, programmé, supposément rassurant, mais dont le déclenchement reste incertain. Les employé·e·s savent qu’il doit avoir lieu à un moment de la matinée, sans savoir exactement quand. Cette suspension — entre la routine du travail et la perspective d’un protocole d’urgence — entre en collision avec les images projetées au-dessus de leurs têtes, avec le vertige cosmique qu’elles produisent. Les annonces techniques, les gestes préparatoires et les conversations pratiques se frottent alors à une inquiétude plus diffuse, faisant émerger des décalages, des maladresses et des états d’alerte peut-être disproportionnés.
Ce qui m’intéresse particulièrement dans cette situation d’attente, c’est sa dimension presque comique et profondément politique à la fois. Attendre un exercice d’évacuation, c’est être sommé·e de se tenir prêt·e à une catastrophe abstraite, sans jamais en connaître la forme ni la cause exacte. On se prépare à fuir, à obéir, à se mettre en sécurité — mais de quoi, précisément ? Cette suspension crée un état proche de celui que nous vivons face aux crises contemporaines : un mélange de vigilance, de lassitude et de confusion, où les corps sont mobilisés sans que la pensée puisse vraiment s’orienter.
Récemment, la lecture de Doppelganger, voyage dans le monde miroir de Naomi Klein m’a amenée à travailler autour de la figure du double. À partir d’une expérience personnelle — le fait d’être confondue sur les réseaux sociaux avec une autre Naomi associée à des positions complotistes — elle élargit la réflexion : comment l’angoisse face à l’effondrement écologique et social pousse une partie de la société à se réfugier dans des récits parallèles, des versions déformées du réel qui apaisent momentanément l’anxiété mais empêchent toute réponse collective lucide.
Cette réflexion entre en résonance avec le travail d’Édouard Levé, et notamment avec Angoisse. Levé a photographié un village français qui porte réellement ce nom, en légendant simplement ses images : «église d’Angoisse», «mairie d’Angoisse», «rue d’Angoisse». Ce geste, à la fois très simple et profondément drôle, opère un léger déplacement : rien n’est inventé, tout est exact, et pourtant le regard bascule. L’angoisse cesse d’être un état intérieur pour devenir un lieu,un espace public ordinaire.
Ce glissement minuscule — un monde presque identique, mais légèrement faussé — est au cœur de mon travail. Sur scène, il ouvre la possibilité de situations où l’on ne sait plus très bien si ce qui arrive relève du fantasme, du cauchemar ou d’une réalité qui se fissure. Ces décalages nourrissent les improvisations et les sorties de route oniriques du spectacle.
Un téléphone fixe est présent sur scène, objet banal et un peu démodé, qui fait circuler des voix lointaines, des silences, des interruptions, et participe à cette atmosphère de communication imparfaite.
Le planétarium permet ainsi de faire coexister plusieurs niveaux de réalité — le cadre rationnel et scientifique, les situations concrètes et triviales, et des glissements vers des états intérieurs ou des visions. Le flou entre ces niveaux est volontairement maintenu.
Je t’entends très bien s’écrit comme une comédie fragile sur l’angoisse contemporaine : une tentative de rendre sensible ce qui nous dépasse, et de chercher, à partir de situations modestes et parfois absurdes, des manières de ne pas rester seul·e face à l’infini.
Maïanne Barthès
Janvier 2026

(1965, France - 2007, France) “Entrée d’Angoisse” Edouard Levé
Texte et Mise en Scène : Maïanne Barthès
Son : Clément Rousseaux
Scénographie : Camille Allain-Dulondel
Lumières : Aurélien Guettard
Régie Générale : Nicolas Hénault
Avec : Lucas Bustos-Topage, Alain Feral, Elizabeth Hölzle, Marie Le Masson, Slimane Majdi
Coproduction (en cours) : Les Célestins - Théâtre de Lyon ; La Machinerie (Vénissieux) ; Théâtre de Nîmes ; La Comédie de Saint-Etienne - CDN
Création Automne 2027 Aux Célestins - Théâtre de Lyon
